RÉSUMÉS DES COMMUNICATIONS / ABSTRACTS OF PAPERS

Halifax 2003


Les résumés sont présentés ici par ordre alphabétique. / Abstracts are presented in alphabetical order.

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PARTICIPANTS TITRES ET RÉSUMÉS DES COMMUNICATIONS
TITLES AND SUMMARIES OF PAPERS

BERGERON, Anick
anick.bergeron@internet.uqam.ca

"Adapter le double dans Fight Club"

Cette communication a pour objet la mise en scène du double dans le roman de Chuck Palahniuk (Fight Club, 1997) et dans son adaptation cinématographique par David Fincher (1999). Je montrerai comment la stratégie employée par le film pour rendre compte de la double personnalité du protagoniste est un bon équivalent à celle employée dans le livre, le suspense étant maintenu, dans les deux cas, jusque vers la fin du récit. 

Dans le roman, cette double personnalité s’exprime à travers un système linguistique, dont l’efficacité tient entre autres à une focalisation interne, qui ne donne que le point de vue du narrateur. 

Le film redouble cette stratégie linguistique, notamment parce qu’il propose une narration en voix off qui reprend des segments du roman. Mais les images, elles, sont trompeuses. Si le point de vue est généralement objectif, les images incluent souvent le double du narrateur, Tyler Durden, laissant croire au spectateur que ce personnage est réel. 

Des indices de la double personnalité sont inclus sous différentes formes dans le film: de très courts inserts de Durden (certains à peine perceptibles); la façon dont la relation respective du narrateur et de son double avec Marla est développée; et, finalement, cette scène dans laquelle le protagoniste s’inflige coups et blessures afin de faire croire aux agents de sécurité que son patron vient d’appeler que c’est ledit patron qui a maltraité son employé. 

Je conclurai en mettant de l’avant l’originalité de cette technique d’adaptation, appropriée au roman puisqu’elle reproduit l’un des effets de lecture cruciaux pour son interprétation. 
 


BIZZONI, Lise
bizzoni.lise@courrier.uqam.ca

"Rhétorique polémique de Jules-Paul Tardivel dans Pour la Patrie, roman du XXème siècle"

Polémiste très souvent controversé, Jules-Paul Tardivel dédie sa vie à la lutte pour la défense du Bas-Canada qu'il veut francophone, catholique (ultramontain) et indépendant. Ce combat atteint son acmé dans l'écriture, en 1895, du roman Pour la Patrie, roman du Xxème siècle

A la fois roman de moeurs politiques, roman d'anticipation et roman à thèse, Pour la patrie exploite les ressources polémique de la narrativité, c'est-à-dire l'utilisation d'un lexique particulier (guerrier), la description orientée de personnages, de paysages et de décors intérieurs, etc. Tous ces aspects participent à l'expression d'une vision dualiste du monde qui informe également l'ensemble des échanges argumentatifs (dialogues) et des textes journalistiques polémiques intégrés au roman. La pensée de l'auteur gravite autour de ces deux principes premiers irréductibles que sont le bien et le mal qui, aux dires d'un des personnages du roman, se livrent une guerre sans merci, devant cette dualité, l'homme est appelé à choisir. 

Je me propose d'examiner la manière dont le texte présente les stratégies rhétoriques et argumentatives propres à chaque camp. En d'autre termes, il s'agira d'étudier comment le roman interprète le conflit primordial entre le bien et le mal à la lumière des "outils de combat" (légitimes ou illégitimes) déployés dans les deux clans. J'envisagerai cette étude tant dans le cadre de situations conflictuelles (bien contre mal et conflits internes aux groupes) que dans le cadre de situations de coopération (tentatives de ralliement et de persuasion entre partis de confession différente). En outre, en regard de l'énonciation, il faudra déterminer dans quelle mesure Pour la Patrie, roman (re)présentant le combat pour la réalisation d'un projet collectif, se présente aussi comme un outil de combat. Autrement dit, Tardivel cherche-t-il à rallier d'autres solidarités à sa cause ou bien se pose-t-il comme idéal de mettre l'adversaire à quia (c'est-à-dire à l'abattre symboliquement)? 
 


BOUVET, Rachel
bouvet.rachel@uquam.ca

"L’effet d’exotisme en littérature ou l’impossible coopération du lecteur"

La réflexion sur l'exotisme dans le domaine littéraire a surtout privilégié jusqu'ici la perspective de l'objet : un texte est dit exotique lorsqu'il met en jeu un pays étranger, un regard porté sur l'ailleurs. Or, ces textes ne sont pas les seuls à pouvoir engendrer une sensation d'exotisme, au sens de Segalen, à occasionner une perception du divers. Il importe dès lors de s'interroger sur le processus de lecture des textes, de tenter de mieux comprendre ce qui se joue lors de l'interaction entre le texte et le lecteur, de réfléchir autrement dit à la dimension culturelle de l'acte de lecture. Envisager l'exotisme sous cet angle oblige du même coup à remettre en cause les postulats généralement admis dans les théories de la lecture, notamment celles qui préconisent un lecteur implicite, possédant l'encyclopédie adéquate ou réussissant au gré de sa lecture à saisir l'horizon du texte. De la même façon, les réflexions portant sur l'interprétation des textes, visant habituellement à mettre en place les conditions nécessaires à une compréhension de plus en plus fine et complète du texte, ne permettent pas de rendre compte de cet effet de lecture particulier. Ce que je tenterai de montrer dans cette communication, c'est que l'exotisme joue sur l'impossibilité même de la coopération du lecteur. Étant donné la distance géographique et culturelle qui sépare le sujet-lecteur de l'objet de la représentation, l'acte de lecture se fonde d'abord et avant tout sur un rapport d'altérité avec un espace, une communauté, un pays, faisant partie du monde connu. Une altérité qui, loin de se résoudre au fil de la lecture, ne cesse de relancer l'imagination en confrontant le sujet à l'inconnu. L'appréhension du Divers ainsi que le nomme Segalen, qui se fait à partir des spécificités géographiques et culturelles (langue, mœurs, histoire, etc.) émaillant le texte, conduit le lecteur à expérimenter la sensation d'exotisme, à connaître un plaisir de lecture singulier, créé par la distance, par le fait de ne pas tout comprendre. Le désir du lointain se fonde sur la tension vécue par le sujet-lecteur entre l'ici son ancrage culturel et géographique et l'ailleurs , cet espace impossible à atteindre. Absence de coopération, donc, qui ne conduit pas pour autant au conflit, étant donné que l'acte de lecture n'engage qu'un seul sujet. Si l'altérité culturelle ne connaît pas de véritable réduction au cours de la lecture, il est également difficile de parler dune exacerbation des différences. 

Afin d'illustrer ce problème de lecture et de mieux comprendre comment la traversée dun texte peut donner lieu à une appréhension du lointain par le biais de l'imagination, je prendrai comme exemples des textes variés : le récit de voyage de Pierre Loti à travers le Sinaï, le roman Désert de Le Clézio, faisant tous deux partie de la littérature dite exotique ; le roman de Malika Mokeddem, Le siècle des sauterelles appartenant à la littérature francophone du Maghreb, et enfin, un roman de l'auteur lybien Ibrahim Al Koni, traduit en français sous le titre Poussière d’or
 


DROLET, Karine
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

" Le don du manque, défaut de présence et accès de monde : la voix muette d’Ada dans La leçon de piano de Jane Campion "

La présente communication cherche à penser le manque et le sentiment de défaut de présence ou d’insatisfaction phénoménologique (J. Fontanille, Sémiotique et littérature), non pas comme perte ou diminution, mais au contraire comme don, comme possibilité, pour un sujet, d’éprouver enfin sa pré-occupation, c’est-à-dire son altérité radicale, son affectivité première, sauvage. Il s’agit de voir comment, à travers ses multiples amputations, le personnage d’Ada, la jeune femme de La leçon de piano, se retrouve lié non pas à l’échec, à la défaite, mais au surcroît d’être et à l’excès du monde sur lui-même, c’est-à-dire à l’excès du monde sur son contenu mondain. Il s’agit de voir comment la société ne peut admettre ou tolérer un tel excès, un tel être. 
 

EHRAT, Johannes
ehrat@uningre.it
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 


"The Logic of Subjectivity"

Subjectivity, before it becomes a psychological or social given, is a logical operation of meaning. It pre-supposes logically a dyadic relation, which posits the self against its other. If the meaning of subjectivity is de-‘fine’-d (literally and logically) by an otherness, then the question arises: what is this other of the self? 

Firstly, an attempt is made to compare this with Gadamer’s concept of ‘Urbild’ as a special kind of otherness of the ‘Selbstbild’, based on a platonicizing logic of authenticity. This figure of thought reappears in Ricoeur, without being a different logical operation. Secondly, a Semiotic-Pragmaticist answer is sought in the framework of Peirce’s second Normative Science, ethics, which is comprehended as conduct controlled by truth values. It is thus the basis of the volitive function. Thirdly, an attempt is made to relate this to recent debates in film theory around ‘emotional response’ and ‘identification’ theories. The thesis is proposed that emotional response to film can be explained easier – and more cogently than in the prevailing psychologising theories – in logical terms, as meaning in signs. 
 


GERVAIS, Bertrand
gervais.bertrand@uqam.ca

"Les phasmes de la fin. Anticipations et révélations dans les apocalypses intimes"

La fin. C’est à imaginer ses pourtours sans cesse évanescents que l’imaginaire de la fin s¹emploie. Où commence la fin, où se termine-t-elle? Comment imaginer ce qui, par définition, résiste à toute perception? Et de quelle fin parlons-nous? De celle collective qui embrasse le monde entier? De celle individuelle qui secoue son monde à soi, sa vie, dans des 
apocalypses intimes? 

La fin n’est jamais qu’un fantasme, elle ne se présente pas comme un objet plein aux contours saillants, mais une ombre, une perception incertaine, une appréhension, un phasme. Elle se manifeste comme un ensemble de signes et d¹indices, un événement imminent. Un événement qui ne peut jamais advenir, sauf à annihiler le sujet qui l’anticipait. Nous pouvons nous en approcher, sentir les premières approches de son souffle, mais nous ne pouvons jamais aller plus loin qu¹au seuil de la rupture. La fin est à imaginer, en une totalité qui saura faire écran, et ses implications sont à organiser en un horizon qui servira de support à l’attente. Imaginer l'apocalypse, en ce sens, est une façon de se venger à l’avance de sa propre mort (Vidal, 2000), et d’en refuser du même coup la dimension individuelle, singulière. Le sujet ne meurt jamais seul, il entraîne avec lui son monde, qui ne peut résister à la catastrophe et qui s’effondre dans le mouvement même qui emporte son auteur. 

On analysera, dans cette perspective, le roman de Don Delillo, The Body Artist (2000). Réflexion sur la mort et le deuil, sur le processus de création aussi, le roman met en scène une relation inattendue entre une veuve et un intrus. Mais un intrus capable de faire revivre, par ses paroles, le mort, le mari suicidé. Comment expliquer ce mystère? 
 


GARAND, Dominique
garand.dominique@uqam.ca

"Tendre la main, montrer le poing: stratégies de connivence et fins de non-recevoir"

Entre l'ami et l'ennemi, la frontière est parfois labile. Je me propose donc d'examiner les processus discursifs – sémiotiques, pragmatiques et rhétoriques – à travers lesquels s'opère la bascule du pôle de la connivence vers celui de l'adversité (ou vice-versa). J'étudierai par quels procédés sont sémiotisées les figures de l'Ennemi (ou Anti-Sujet), de l'Ami, de l'Allié supposé et de l'Opposant suspecté. J'interrogerai quelques manières communes d'amadouer l'Ennemi potentiel ou, inversement, d'aggraver une situation conflictuelle (déclaration de guerre, désolidarisation). J'analyserai les stratégies d'identification et de contre-identification, les modes de négociation du contrat interlocutoire, les indices de rupture de ce même contrat. Cet essai de théorisation sera mené à partir d'échanges polémiques reliés aux débats des années quatre-vingt-dix sur le nationalisme québécois. 
 


GONIN François
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

"La blancheur dans la voix, membre fantôme et perception». Le couronnement d’Achab dans Moby Dick, d’Hermann Melville."

Dans cette communication, il s’agit de présenter en quoi le discours narratif chez Melville, et plus particulièrement dans son roman Moby Dick relève d'une éthique, entendue comme manière d'être, qui caractérise la relation du sujet énonciateur à une altérité.  Nous inspirant de travaux de Jacques Fontanille et d’Hermann Parret, et de recherches récentes en phénoménologie (Clémens, Richir), nous nous intéresserons aux fractures discursives qu’entraînent un phénomène particulier: le membre fantôme, à travers sa façon de se manifester: la hantise, et surtout à travers sa manière d’être - par les isotopies de la blancheur marquant la voix des actants -. La blancheur est une marque: c’est la proximité de la mort, de la douleur, de la disparition, c’est la couleur de la réalité la plus nue. Comme nous le verrons dans l’analyse de plusieurs fragments, certaines modalités de la perception visuelle dans le discours semblent agir sur la perception auditive. Nous montrerons que la notion de blancheur dans Moby Dick désigne non seulement la présence d'autrui comme signification silencieuse, mais qu’elle renoue aux racines de toute affectivité. La blancheur dans la voix enjoint à répondre au silence qu'elle déploie. 
 


HUFFMAN, Shawn
huffman.shawn@uqam.ca

"La subjectivité inorganique:  le cas de la prothèse"

 L’expérience du monde émane des perceptions que le sujet a de son propre univers.  Le corps, explique Merleau-Ponty, joue le rôle de metteur en scène en ce qui a trait aux perceptions (1964 : 24); il ausculte le sens à travers une sorte de voile tendu entre le visible (le sensible) et l’invisible (l’intellection).  Que se passe-t-il, cependant, sur le plan de la perception et sur celui de la subjectivité quand le « sensible » est dérivé d’un membre inorganique?  L’amputation, dans le sens clinique du terme, oblige le corps à repenser ses points de contact avec l’univers.  Dès lors, la prothèse constitue un nouveau point de contact qui a une incidence sur la perception et sur la subjectivité. Je me pencherai sur le cas de la prothèse dans un corpus cinématographique :  Titus de Julie Taymor et Le Piano de Jane Campion. 
 


JULIEN, Mariette
julien.mariette@uqam.ca
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

"Application of Peirce’s logic for a better understanding of residential landscapes"

In a recent environmental study (Zmyslony & Gagnon, 2000; Julien & Zmyslony, 2001) on 17 residential street sections in Montreal, it was shown that vegetation and landscape elements in front yards, rather than being distributed randomly, form four spatial regularities in all street sections. It is suggested that residents within street sections are influenced by the surrounding environment when they landscape their front-yard gardens. Results showed that many residents copied and/or imitated landscape elements present in their street section.  In order to understand the emergence of landscape clusters,  we ask this fundamental question: How does a resident choose a landscape element? 

In order to grasp the “objective” thinking of the residents, we must be aware of the structure of the residents’ thinking and of the way it operates.  In other words, we want to understand how the choices made consciously or unconsciously by residents in the landscaping of their front-yard gardens are mentally constructed.  Our analysis does not come within a “logic of the object”, but within a “logic of what allows a resident to enter in relation with the object”, the object being the landscape.  We will  turn our attention to  the different types of relationships which allow the resident to acknowledge the surrounding front yards.  To understand the human mechanisms involved in the emergence and formation of landscape clusters, we will adopt the theory of interpretation of Charles Sanders Peirce which proposes a logical model of analysis of relations. 

References 

Julien, M. & Zmyslony, J. (2001) Why Do Landscape Clusters Emerge in an Organized Fashion in 
     Anthropogenic Environments?, Landscape Research, Vol. 26, No. 4, pp. 337-350. 

Zmyslony, J. & Gagnon, D. (2000) Path analysis of spatial predictors of front yard vegetation in an 
     anthropogenic environment, Landscape Ecology, 3, pp. 67-86. 
 


ROY, Nathalie
nathalie098@sympatico.ca

"Situer l’éthique Dans la foudre et la lumière: une lecture sémiotique du dernier roman de Marie-Claire Blais"

Les textes de Marie-Claire Blais comportent une importante charge éthique : s’il est facile de reconnaître la véridicité d’une telle affirmation, déterminer de quoi est constituée cette charge et où elle se situe dans un texte comme Dans la foudre et la lumière l’est nettement moins. Elle ne saurait, en effet, être un simple produit de la polyphonie textuelle, tant celle-ci est contrastée, voire contradictoire. Pourtant, si les discours semblent parfois s’annuler les uns les autres, certains discours ou aspects des discours des personnages paraissent mieux refléter l’éthique défendue par le texte. Mais sur quoi s’appuyer pour étayer cette impression? 

Mon hypothèse est que les éléments de réponse sont à chercher dans les traits structurels, narratifs et plus généralement langagiers du texte. Je propose, plus précisément, que les procédés qui déterminent la mise en forme du langage romanesque entraînent un effet de « flux des significations », lequel contribue à faire de l’ambiguïté si caractéristique de l’écriture de Blais non pas le signe d’une indétermination presque maladive, mais le lieu même de l’expression éthique. 
Toutefois, puisque cette éthique n’est pas donnée en toutes lettres dans le texte, il est manifeste qu’elle se construit à partir de ce lieu qui est, selon Wolfgang Iser, celui de l’œuvre littéraire, c’est-à-dire le lieu « où se rencontrent texte et lecteur ». Aussi aurai-je recours à des notions tirées de la théorie de la lecture d’Iser pour tenter de montrer que l’éthique du dernier roman de Marie-Claire Blais est avant tout une affaire de sémiotique. 

 


VALENTI, Jean
jvalenti@ustboniface.mb.ca

“Du conflit dans l'interprétation: lecture par convenance et lecture par correspondance”

Si l'on sait depuis longtemps qu'une œuvre littéraire suscite de nombreuses interprétations, on remarque moins cependant les manœuvres nécessaires pour en imposer une dans l'arène critique. Que l'on déclare « indiscutable », « vraie » et même « définitive » telle interprétation ne va jamais de soi et les adeptes de ce vocabulaire péremptoire partagent sans doute en commun la volonté de faire du désaccord herméneutique la condition légitime de leur entreprise. En jetant le discrédit sur certaines interprétations, ils établissent ainsi les règles d'un jeu aux enjeux non négligeables qui décide souvent du sort d'une « lecture » parmi d'autres : si elle ne satisfait pas à telle et telle exigences, on la relègue aux oubliettes. Aucune gratuité n'entre dans le verdict de la destiner au cimetière des interprétations, surtout si cette décision se prend au nom même de l'œuvre, du texte, du poème… dont on vise à établir la « vraie » signification, car on peut alors se convaincre que des motifs autres que strictement textuels et littéraires pèsent dans la balance. 

L'œuvre de Samuel Beckett constitue, comme toutes celles qui accumulent les commentaires et les gloses, un lieu de réflexion privilégié pour mettre en évidence les présupposés implicites d'une interprétation donnée et en exposer les partis pris herméneutiques. Il en est ainsi parce que la confusion savamment orchestrée chez cet auteur nous confronte à nos propres mécanismes de saisie du langage en les mettant souvent en échec. Si certains entendent résonner dans cette œuvre le chant de cygne de la littérature, et d'autres y trouvent l'occasion d'un surcroît de sens indéniable, tous s'accordent cependant pour dire que les difficultés avec lesquelles le lecteur est aux prises affectent l'ensemble des composantes conventionnelles de la fiction — le personnage, l'action, le lieu et la temporalité. Le langage lui-même semble parfois perdre ses attaches à la référence, de sorte que les narrateurs successifs de l'œuvre s'interrogent sur sa valeur réelle à les représenter. Rien d'étonnant alors à ce qu'ils en arrivent à déclarer leur incompétence en matière linguistique et à proposer des histoires soumises à la fragmentation, à l'hypothèse et à la négation continuelle. Aussi bien, puisque le langage ne saurait coïncider pour eux avec l'ordre de la pensée, qu'il se meut à travers des territoires où l'écriture s'avorte parfois d'elle-même, en accréditant ici une logique des solutions absurdes, en élaborant là un abécédaire des résolutions aporétiques. On en vient ainsi à l'évidence que quelque chose ne va pas, qu'on se perd dans un labyrinthe d'incongruités et que le sens nous glisse entre les doigts. 

La critique beckettienne multiplie les explications et les solutions pour rendre compte de ce jeu de massacre du sens. Un conflit spectaculaire des interprétations oblige chacun à prendre sa place au sein d'une communauté herméneutique et à faire valoir arguments et preuves dans une joute aux enjeux critiques majeurs. On devinera sans peine que les querelles intestinales y sont nombreuses, les sons de cloches dissonants et les raisons de se manifester quasi illimitées. Et si l'on y regardait de plus près, on s'apercevrait que ce jeu de massacre divise la critique en deux orientations profondément antagonistes : l'une refusant d'y voir quelque forme de symbolisation, mais l'autre y trouvant le prétexte d'un véritable emballement de la machine interprétative. 

Cette communication se propose d'interroger l'une des stratégies qui incitent non seulement le critique littéraire à déclarer son interprétation « meilleure » ou plus « pertinente » qu'une autre, mais aussi et surtout à la considérer « indiscutable », « vraie » et « définitive ». Qu'est-ce qui découle de cette conviction pour l'analyse, la compréhension et l'interprétation textuelles ? Quels types de rapports en vient-on à établir avec un texte lorsqu'on croit fermement découvrir ou révéler son sens « véritable » ? Ces interrogations mèneront à la description de deux régimes d'interprétation antagonistes, l'un axé sur la convenance (une interprétation convient parce qu'elle…) et l'autre, sur la correspondance (une interprétation correspond lorsqu'elle se veut « définitive »). 
 


WIKTOROWICZ FRANCIS, Cecilia
cwfrancis@stthomasu.ca
 
 
 
 

 


"Mutations  et convergences: la subjectivité au carrefour du féminin et du phénoménologique"

On assiste de nos jours en analyse du discours littéraire à une confluence de problématiques autour du paramètre affectif, renvoyant à la subjectivité.  Cette situation est propice à l'amorce d'un dialogue entre les méthodes de lecture qui traditionnellement s'affichent moins en fonction de leurs recoupements et similitudes que par leurs divergences et visées incompatibles, à savoir la sémiotique européenne et la critique féministe. Les pierres d'achoppement principaux entre ces deux approches analytiques touchent à une kyrielle de phénomènes engageant le coeur même de l'appareillage critique féministe: l'écriture et la lecture, le sujet et sa filiation à l'altérité, à l'Histoire et à la référence, le rôle de la corporéité et de la langue et surtout l'économie du sensible discursif. 

Une perspective diachronique du paradigme affectif  révèle, en effet, que si une longue lignée de critiques et de philosophes accordent au domaine sensoriel et sensible ses titres de noblesse, de Rousseau à J.-P. Richard, en passant par Bergson, Merleau-Ponty et Poulet, auxquels s'ajoutent un nombre de critiques féministes contemporaines allant de Kristeva à Lamy, l'école structuraliste, celle de la première génération, a contourné le paradigme subjectif au profit de la clôture du texte et a procédé à l'évacuation des marques de subjectivité  (touchant notamment à l’expression de l’émotivité et aux traces énonciatives).  Or, grâce à son  retour aux bases tensives et phénoménologiques du sens, à partir des années quatre-vingt-dix, la sémiotique  s'est appropriée le vaste domaine de la subjectivité.  En vertu de l'ampleur de sa prise en compte du passionnel discursivé, la sémiotique devenue une sémiotique phénoménologique s’avère  aujourd'hui une interlocutrice valable de la critique féministe et saurait lui fournir des pistes méthodologiques pertinentes. La  littérature marquée du sceau du féminin, étant donné qu'elle propose une subjectivité discursive souvent plurielle et mouvante, fortement imprégnée des pulsions du corps et de ses sens, se trouve donc interpellée par cette approche phénoménologique de l'analyse de la subjectivité discursive. Cette convergence est d’autant plus souhaitable à explorer que la vaste majorité des applications proposées jusqu'ici se sont menées sur des corpus classiques masculins. 

En faisant le point sur des lieux de recoupement possibles relativement aux deux approches, cette communication vise à faire valoir la pertinence d'un certain nombre de stationnements analytiques  issus d'une sémiotique passionnelle dans l'examen de la construction discursive de la subjectivité chez deux auteures francophones, France Daigle et Leïla Sebbar.  Celles-ci explorent dans leurs oeuvres respectives la problématique de l'inscription culturelle et de la différence sexuelle, notamment par le biais de l’énonciation visuelle, coextensive à la représentation textuelle de soi. 
 

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